UMR CNRS 7253

Bruno Bachimont
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Numérique et production de sens

L’ingénierie des connaissances comme projet implique une recherche croisant une réflexion sur la connaissance et une étude des artefacts permettant de l’inscrire et de la manipuler. Prise au sérieux, l’ingénierie des connaissances doit reposer sur une théorie de la connaissance d’une part et une ingénierie des représentations d’autre part.

Nous proposons une théorie de la connaissance, la théorie du support, selon laquelle toute connaissance procède d'une inscription matérielle dont elle est l'interprétation. L’idée principale est que la structure matérielle du support d’inscription conditionne l’interprétation de cette dernière et le contenu de la connaissance qu’on peut y reconnaître. Nous élaborons cette approche dans une réflexion sur la technique ainsi que sur le numérique dans notre ouvrage de 2010 parus aux Belles Lettres: Le sens de la technique, le numérique et le calcul.

Puisque les supports d’inscription, ou mediums, sont des supports élaborés par la technique humaine, ils possèdent une histoire et leur évolution entraîne des révolutions dans les types de connaissances dont ces médiums sont à la fois l’inscription et la condition. C’est ce que les historiens nous ont appris à déceler dans le passage par exemple du volumen au codex ou encore lors de l’apparition de l’écriture ou de l’imprimerie.

Deux aspects privilégiés de la théorie du support nous intéressent particulièrement :

  • Le type de connaissance que les supports d’inscription suscitent ou inscrivent quand ils sont numériques ;
  • Le rôle que peuvent jouer les supports numériques dans la transmission des connaissances et leur relation à la mémoire.

Support et connaissance

Selon notre hypothèse, le type matériel du support d'inscription et les propriétés de transformation et manipulation qui le caractérisent sont corrélés à un type particulier de rationalité et de manière de penser. A l'instar de la raison graphique proposée naguère par Jack Goody pour caractériser les conséquences cognitives de l'écriture, nous proposons la notion de raison computationnelle pour caractériser le mode de penser qui serait associé aux inscriptions numériques.

La raison computationnelle repose sur ce que le calcul apporte aux inscriptions et aux connaissances associées. De même que la raison graphique a permis l’émergence de structures conceptuelles et cognitives particulières comme la liste, le tableau, la formule ainsi que le schéma, on peut postuler que la raison computationnelle repose sur les structures de programme, réseau, couche et maquette numérique. Nous élaborons ces aspects dans l'article paru dans l'ouvrage Ressources vives, le travail documentaire des professeurs en mathématiques aux Presses universitaires de Rennes : le numérique comme support de connaissance : entre matérialisation et interprétation.

Mais la raison computationnelle reste une notion abstraite alors que notre expérience du calcul s’effectue à travers une ingénierie des systèmes informatiques qui implémentent ces calculs et des interfaces à travers lesquelles nous donnons un sens à ces calculs et aux entités manipulées. C’est pourquoi nous complétons la raison computationnelle par une phénoménologie du numérique qui porte sur l’expérience que nous avons du calcul. Cette phénoménologie nous intéresse particulièrement par les conséquences qu’entrainent deux aspects majeurs de la révolution numériques :

  • la massification des bases de données et de connaissances
  • la complexification des traitements opérés.

Nous nous intéressons donc particulièrement, à travers nos recherches sur l’indexation des grandes bases de données, notamment audiovisuelles, que ce que nous pouvons connaître de ces données et ce que nous pouvons connaître à travers ces données et documents.

Support et mémoire

Les supports d’inscription sont l’outil privilégié pour transmettre des contenus à travers le temps et permettre la gestion des connaissances dans la durée. Plusieurs phénomènes doivent être considérés :

  • la transmission des supports, en prenant en compte leur intégrité matérielle, leur authenticité, et leur fiabilité ;
  • la tradition de l’interprétation, qui permet l’intelligibilité du contenu dans le temps.

Ces deux aspects sont essentiels et complémentaires : pas de transmission efficace dans tradition de lecture, pas de tradition sans transmission. Dans le contexte du numérique, ces dernières années ont vu apparaître des travaux sur la préservation numérique portant essentiellement sur la transmission des supports, l’intelligibilité des contenus étant souvent ignorée.

Notre approche est de concilier ces deux aspects en articulant la tradition d’intelligibilité des contenus et la transmission des supports d’inscription. Nous avons donc élaboré une théorie de la mémoire et du rôle des supports pour mieux comprendre l’importance du numérique. Nous mobilisons cette approche à titre expérimental dans la préservation culturelle numérique : nous proposons une méthodologie (projet européen CASPAR, projet ANR Gamelan).


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